Par Pascal Lapointe
Dans nos ateliers sur la lutte à la désinformation, chaque fois qu’on parle d’info scientifique, on doit mettre en garde contre l’appel à l’autorité —soit le risque de croire à un scientifique " X " juste parce qu’il est « prestigieux ». Mais on aurait tort de sous-estimer l’appel à l’émotion.
Personne n’est immunisé : on aimerait tous croire qu’on est un être parfaitement rationnel, mais les neurosciences ont révélé que nous prenons des décisions, très souvent, en une fraction de seconde, en fonction de facteurs qui n’ont rien de rationnel.
Ce n’est plus un secret depuis longtemps, l’émotion génère plus de clics que les faits. Mais ce qui constitue encore, 10 ans après les premiers textes de notre Détecteur de rumeurs, la réalité la plus troublante, c’est que l’émotion qui génère le plus de clics, c’est la colère. Lorsqu’une fausse information choque, elle est davantage partagée, constatait par exemple en 2024 une étude parue dans la revue Science. Les chercheurs constataient même que la désinformation qui avait le plus de succès était celle qui exploitait « l’outrage », soit un mélange de dégoût et de colère (voir notre actualité).
Deux exemples.
Les mouvements antivaccins carburent à l’émotion, voire à la colère : les forces occultes non seulement nous mentent mais, en plus, voudraient nous rendre malades ou nous tuer. Même constat chez les climatosceptiques : d'autres forces occultes voudraient nous transformer de force en un État écolo-communiste, ou nous obliger à manger des insectes, ou nous ramener au Moyen âge en s’éclairant à la chandelle…
Il suffit de parcourir les affirmations les plus récentes déboulonnées par le Détecteur de rumeurs pour en trouver qui ne seraient jamais devenues virales s’il s’était agi d’une discussion basée uniquement sur des faits. Plutôt que : « cet agent de conservation est responsable du cancer du sein et l’industrie nous le cache! » (affirmation à l’origine du texte du 5 mai 2026), les influenceurs auraient pu procéder par questions : « qu’est-ce qui peut déclencher un cancer du sein » ou « a-t-on étudié les effets sur la santé de cet agent de conservation »? (réponse : oui).
Plutôt que : « on veut nous imposer des énergies renouvelables qui sont coûteuses et inefficaces » (affirmation à l’origine du texte du 7 janvier 2026), ça aurait pu être « où est-on rendu, en 2026, avec les coûts de ces énergies? » (réponse : elles sont moins chères que les fossiles).
Mais bien sûr, des textes ou des vidéos qui expliquent quelque chose, ça donne des contenus moins souvent cliqués et qui demandent du lecteur ou du spectateur un plus gros effort de concentration. Surtout si, en plus, ces contenus vont à l’encontre de ses idées préconçues.
Depuis plus d’une décennie, de nombreuses études ont montré, sans surprise, que les fausses nouvelles étaient plus partagées si elles suscitaient une émotion, et c’est tout aussi vrai des fausses nouvelles en science ou en santé.
Il y a même eu, au moment où j’écris ces lignes en mai 2026, une nouvelle étude concluant que l’émotion —qu’il s’agisse de la colère ou de l’espoir— sera ressentie avec plus de force si elle est induite par quelque chose de politique, plutôt que par quelque chose dans notre vie quotidienne. Autrement dit, si vous êtes un producteur de fausses nouvelles, invoquez un sujet politique polarisant —les vaccins, le crime, l’immigration, etc.— et votre fausse nouvelle aura plus de chances de devenir virale.
Et s’il est important d’insister là-dessus dans le contexte de ce blogue-ci, c’est parce que si on est un journaliste ou un influenceur, ou quiconque réfléchit à de meilleures façons de communiquer la science, alors on a inévitablement eu tendance, ces dernières années, à réfléchir à « comment mieux comprendre les stratégies des désinformateurs ». Or, le piège de l’émotion ne repose pas seulement sur une forme de manipulation externe, il repose d’abord sur nous. Sur nos idées préconçues et nos préférences, voire sur notre réflexe d’aller vers le contenu facile, plutôt que celui qui demandera un effort de concentration.
Distinguer le vrai du faux lorsqu'il est question d'information scientifique peut sembler une tâche insurmontable, quand on n’a pas soi-même étudié en science. Et pourtant, la preuve est là, il existe une première étape qui est à la portée de tous : être attentif à ses préjugés et à ses idées préconçues. Si on peut franchir cette première étape, on sera plus enclin à avoir le réflexe de vérifier la source ou d'en chercher une autre.
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